Machine d'Anticythère


La théorie des épicycles (3)

Une énigme : la "machine d'Anticythère"

200 ans avant Ptolémée, la machine d'Anticythère était-elle construite sur le principe des épicycles ?

En I900, au moment de Pâques, des pêcheurs d'éponges furent contraints par une tempête de jeter l'ancre à l'abri d'une petite île, Anticythère, située au sud-est de Cythère, entre le Péloponnèse et la Crète. Là par 60 mètres de fond, ils découvrirent l'épave d'un navire de l'Antiquité, démantelé et presque entièrement recouvert par le dépôt calcaire de deux millénaires de vase marine.

La trouvaille fit grand bruit mais la profondeur était trop importante pour les techniques de plongée de l'époque. Le site fut abandonné en septembre I901 par les archéologues grecs après qu'il en eut été ramené des fragments de statues de marbre, des statuettes de bronze et divers objets d'art hellénistiques. Huit mois plus tard, au Musée d'Athènes, Valerios Staïs, un archéologue, fit en examinant ces fragments une surprenante constatation : plusieurs morceaux d'un mécanisme fait d'une vingtaine de roues dentées...

Un très long et difficile travail de nettoyage et de restauration partielle a abouti en I955 à dégager l'essentiel et faire apparaître une partie des graduations et des inscriptions astronomiques que porte ce , mécanisme d'Anticythère. ... La forme des caractères grecs a permis de le dater du dernier siècle avant notre ère: en gros entre 100 et 50 avant J.-C.

L'intérêt d'une datation exacte est évident : cette machine à calculer à rouages est absolument unique dans les annales de l'archéologie grecque. Qui plus est, jamais aucune relation antique n'a fait état d'un mécanisme astronomique quelconque. Or cet assemblage manifestement très complexe de roues dentées évoque une machine à calculer des positions et des levers ou couchers d'astres. Sa structure même et les graduations qu'il porte sont nécessairement fonction de la date de sa conception. Ainsi, afin de dater avec davantage de précision, une expédition de la Calypso fut-elle consacrée à une exploration scientifique en 1976. Ce qui a permis d'ajouter de nouveaux trésors archéologiques à la collection réunie au début du siècle au Musée d'Athènes.

Il résulte de ces nouveaux travaux et surtout des monnaies retrouvées incluses dans des gangues calcaires, que le bateau était romain et qu'il transportait à Rome le trésor artistique de la ville de Pergame (en Asie mineure, l'actuelle Bergama en Turquie) au titre de butin. La ville s'était rebellée et l'armée romaine venait de la détruire et la piller. En route de Pergame à Rome, le navire vint se perdre sur les côtes d'Anticythère, sans doute coulé par une des terribles tempêtes qui sévissent quelquefois sur ces régions de la mer Égée.

Et c'était en 86 ! La date tant recherchée est enfin établie. Le mécanisme d'Anticythère date bien des premières années du dernier siècle avant notre ère, comme l'avait établi il y a vingt ans Derek J. de Solla Price (Scientific American, 1957). Rappelons qu'à cette époque, le système héliocentrique d'Aristarque de Samos avait déjà deux siècles mais n'avait pu s'imposer parce que contraire à la volonté des dieux selon les dires de Plutarque.

En revanche, le système géocentrique à base d'épicycloïdes d'Hipparque était seul adopté, avec la notation sexagésimale importée des astronomes babyloniens. L'astronomie grecque végétait, réfugiée à Alexandrie. Deux cent ans plus tard, l'Égyptien Ptolémée enracinait cette théorie pour encore un millénaire de plus.

Reste à savoir quel était l'objet exact de ce mécanisme. Les inscriptions mentionnent le Soleil, la Lune, Vénus et le zodiaque est nettement dessiné. En outre les nombres 76, 19 et 223 sont gravés ; or ils représentent respectivement les 76 ans du cycle callipique lunaire ( 4 x 19 ), le cycle métonique lunaire de 19 ans et le cycle d'éclipses lunaires de 223 mois lunaires.

C'était donc bien une machine à calculer analogique permettant de retrouver les phases solaires et lunaires. Mais sur quel principe ? Les roues dentées qui s'engrènent les unes dans les autres évoquent irrésistiblement les systèmes d'épicycles des mouvements géocentriques du Soleil, de la Lune, de Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne ? La question reste encore posée. Mais on sait d'ores et déjà que l'astronomie et les mathématiques de l'antiquité grecque en savaient autrement plus que nous le disent les écrits si fragmentaires qui ont pu franchir plus de deux millénaires après combien de vicissitudes !